La bâtisse dépassait toutes ses espérances… Une ruine !

Ou tout au moins l’idée que Paul-Adrien se faisait d’une ruine. Une sorte de tas de pierres avec un toit inégalement incurvé auquel on accédait par un escalier moussu qui avait dû occasionner au mieux quelques entorses, au pire des morts, le tout tapissé d’une plante grimpante qui semblait vouloir avaler l’ensemble et dont il apprendrait plus tard que cela s’appelait du « lierre ».

Il se dit qu’une fois les frais de succession réglés, cinquante-cinq pour cent lui avait dit maître Trotard, il ne pourrait même pas se payer le garage qu’il espérait pour son automobile laquelle, dans l’état dans lequel il allait la rapatrier, en aurait de toute façon nettement moins besoin.

Il jeta un coup d’œil alentour et découvrit que sa ruine n’était pas isolée mais que plusieurs autres ruines ou quasi-ruines occupaient le terrain. A sa droite il aperçut une vieille femme qui peinait à monter ses marches à elle, qui ressemblaient fort aux siennes, chargée qu’elle était d’un sac visiblement très lourd. Il se dit qu’elle devait être habituée et pas une seconde ne songea à l’aider. Par bonheur, un jeune baraqué à la mine louche que Paul-Adrien n’aurait pas aimé croiser dans son quartier vint se porter au secours de la vieille qui lui claqua une bise sonore sur la joue. A sa gauche, un couple d’une soixantaine d’années, aidé d’un colosse chauve au faciès léonin d’octogénaire montaient une cabane en bois accolée à une grange grande ouverte dans laquelle il crut deviner une estrade et une installation sono qui lui parut intempestive. Il se reconcentra sur son bien et entreprit l’ascension de l’escalier meurtrier qui le conduisit face à une porte en bois massif mais rongée par des bêtes qu’il lui était impossible d’évoquer sans risquer des mois de cauchemars. On lui avait remis trois clés qui allaient avec la maison mais la porte étant entrouverte, il n’eut pas la peine de les utiliser. Quelqu’un, sachant que les lieux étaient déserts, avait dû s’y inviter et piller tout ce qui avait un tant soit peu de valeur. Il poussa cette porte pourrie et s’aperçut qu’il n’y avait plus de serrure depuis longtemps. Les pillards n’avaient même pas eu besoin de s’encombrer d’un pied de biche.

Lorsqu’il pénétra dans l’antre d’Albert Trougnol, Paul-Adrien Ternejoul suffoqua tant la poussière était la vraie propriétaire des lieux. Il frôla la crise d’asthme et crut ne jamais plus revoir son appartement parisien. A l’intérieur de la ruine, il y avait un taudis ! Cette fois, il ne put retenir ses larmes, orgueil ou pas, une telle concentration d’allergènes dans l’air ne pouvait que lui déclencher une conjonctivite aigue.

Il se força à conserver son calme et à ne pas céder à la panique. Il avait débarqué dans un monde improbable, peut-être même impossible, un monde dans la cinquième dimension, un monde dans lequel le raccourci que jamais il n’avait trouvé ne l’avait pas mené vers une soucoupe volante mais vers un trou à rat immonde au milieu de nulle part et il allait falloir qu’il se batte pour sauver sa peau. Il était à deux doigts de justifier son placement en établissement  psychiatrique ce qui tombait bien puisqu’il y en avait un pas loin. Il serait le David Vincent de l’hosto ce qui n’était pas pire que d’être son Napoléon.

Une fois sa crise d’angoisse passée, il se décida à explorer ce clapier en imaginant déjà les frais qu’allaient lui occasionner la remise aux normes sanitaires de cette merde dont il était propriétaire.

Au bout de trois pas, il trébucha sur  une bouteille vide qui n’était que le début d’une cascade d’autres bouteilles qui occupaient l’intégralité des lieux.  Paul-Adrien tenta de se retenir à une aspérité quelconque mais il n’y en avait pas et il s’écroula donc au milieu d’une quantité invraisemblable de bouteilles qui devaient correspondre à la consommation du tonton.

Furtivement, Paul-Adrien Ternejoul se demanda s’il n’était pas en train de rêver qu’il participait à l’émission Koh-Lanta mais non… c’était bien la vraie vie et il n’était plus sûr que cela vaille la peine de s’y accrocher.

Albert Trougnol avait fait honneur à son nom, la gnôle et le trou s’étaient trouvés.

Lorsqu’il finit par se dépêtrer de ce domino géant, il réussit à faire le tour du propriétaire autant dire qu’il se tourna autour et se demanda s’il n’allait pas se tirer une balle dans le crâne, histoire de se débarrasser de ce merdier. Il explora soigneusement, en faisant attention ou il mettait les pieds, l’ensemble de la bâtisse et, en dehors des flacons qui semblaient régner en maître sur le territoire, il ne trouva rien qui valut la peine que l’on s’y arrêta.

La maison était beaucoup plus grande à l’intérieur qu’elle ne le semblait de l’extérieur et il passa près d’une heure à en inspecter les trois niveaux.

Lorsqu’il en ressortit, les bâtisseurs de gauche s’étaient multipliés, ils étaient maintenant une dizaine à décharger des trucs qui devaient avoir une fonction qui lui échappait. Il décida qu’avant de se mettre en quête d’un garagiste susceptible de lui rendre sa voiture opérationnelle, il pouvait faire un tour à la cave au cas où un membre de la bande de Mandrin y aurait oublié une cassette pleine d’or. Autant dire qu’il n’avait plus aucun sens commun.

Il commença par se fracasser le crâne sur un linteau qui était prévu pour des individus d’un mètre cinquante maximum et se mit à gueuler toutes les frustrations qu’il avait ravalées depuis son départ de la capitale puis il s’effondra, assommé, écœuré, épuisé.

Lorsqu’il reprit ses esprits, sans doute pas plus de 10 minutes plus tard, il s’assit sur la terre battue et se serra les tempes pour tenter de chasser son mal de crâne. Il allait dégager de là et il mandaterait une agence depuis Paris pour fourguer ce truc et pouvoir l’oublier une bonne fois. Mais comment pouvait-on vivre dans un endroit pareil ? C’était loin, c’était perdu, c’était sale, ça puait, il était sûr que ça puait même si ça ne lui avait pas sauté aux narines, il devait faire froid l’hiver et chaud l’été et surtout, surtout, on ne comptait plus, on n’était plus personne, on était déjà quasiment mort d’ailleurs et il était prêt à parier qu’on se suicidait à tour de bras dans ce coin-là.

Allez, c’était fini, il rentrait à la maison. Il se redressa et se fracassa une nouvelle fois le crâne contre une poutre. Cette fois il pleura vraiment, pas à cause d’une allergie, pas de dépit mais pris par un vrai chagrin qui lui serrait la poitrine et lui montrait à quel point il était seul et désemparé.

Alors qu’il reniflait comme un enfant puni qu’on laisse dans un coin pour qu’il se calme, il remarqua un cahier qui reposait sur l’appui d’un soupirail et, pour ne pas aggraver son traumatisme crânien, il se traina sur les genoux jusqu’à l’objet. 

à suivre ...

prochain épisode vendredi 16 novembre

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