Ce n’était pas un cahier mais une sorte de carnet toilé. Il s’adossa au mur et se mit à le feuilleter.

Le papier jauni à petits carreaux était couvert de chiffres répartis en cinq colonnes. En haut de chacune d’entre elles figurait un nom écrit avec les aplats violets d’une belle calligraphie penchée, celle que seules les anciennes plumes sont capables de dessiner. Le grand oncle aurait-il été un peu artiste ?

Sur chacune des pages, un trait horizontal tracé à la règle coupait les cinq colonnes. Une étude rapide fit comprendre à Paul-Adrien qu’on avait additionné les chiffres puis inscrit la somme de chaque colonne sous cette ligne. Que pouvait bien signifier ces calculs ? Il y avait cinq noms écrits en haut : Dédé, Pierrot, Maurice, René et bien sûr Albert, le tenant des lieux.

Le grand oncle aurait-il prêté de l’argent à tout le hameau ? Pingre comme l’était Albert Trougnol, du moins c’est ce qu’on en disait jusqu’à Paris, cela paraissait peu probable.

Et si c’était un commerce occulte de gnole que tenait le vieux pour arrondir sa maigre retraite ? Avec toutes ces bouteilles vides amoncelées à même le sol... D’ailleurs, en les regardant de plus près, Paul-Adrien réalisa qu’elles étaient toutes identiques et plutôt propres. Quel filou cet Albert ! Mais l’alambic alors ? Embarqué par les voisins ? Faudrait les faire parler se dit Paul-Adrien en amorçant un léger sourire pour la première fois de la journée.

C’est alors qu’il entendit qu’on appelait depuis l’entrée. Il remonta l’escalier avec le carnet à la main et pour la troisième fois, se fracassa le crâne sur le linteau dont il avait déjà oublié la bassesse ! Un grand rire gras l’accueillit en haut des marches :

-Ce s’rait pas vous le neveu d’Paris comme qu’y disait l’Albert ? 

L’œil torve et le front douloureux, Paul-Adrien vacilla devant le colosse octogénaire chauve entraperçu chez les voisins.

-C’est bien moi, répondit-il d’une voix fluette en s’effondrant sur les marches.

-Et vous, c’est Dédé, Pierrot, Maurice ou René ? se reprit-il aussitôt.

Comme un gamin pris en faute, le colosse hilare devint subitement gêné à la vue du carnet.

-Moi c’est Dédé. Où-ce que vous avez trouvé ça, demanda-t-il en pointant son gros index à l’ongle en deuil en direction du petit carnet toilé.

-A la cave, répondit Paul-Adrien d’un ton qui reprenait de l’assurance.

-Allez v’nez, dit le colosse avec bonhommie, j’vas vous servir un coup de gnôle, ça vous r’mettra sur pied, vu comment vous êtes tout blanc avec cet œuf de pigeon au beau milieu du front, on va y mettre du frais.

Paul-Adrien ne put résister à l’accent engageant de cet homme rustique et bien planté qui respirait la santé.

-Enfin quelqu’un qui veut bien s’occuper de moi ! se dit-il.

Le colosse le souleva littéralement et le mena par le bras vers la grange d’à côté. Paul-Adrien se sentit soudainement tout petit. Il fourra le carnet dans sa poche sans oublier son projet de cuisiner le dénommé Dédé sur l’activité occulte du grand oncle, mais… plus tard.

Chez les bâtisseurs de gauche, l’ambiance était à la fête et la gnôle s’avéra exquise, comme jamais encore il n’en avait goûté.

"Grand costaud", alias Dédé, le déménagea gaillardement par l’épaule, l’invitant (il n’avait pas le choix) à le suivre. Ils dépassèrent l’entrée de la grange dans laquelle il lui sembla que quelques bâtisseurs d’à côté s’agitaient autour de ce  qui pouvait ressembler à un piano. Ils retrouvèrent le reste de la bande sous la charpente torturée d’une sorte de petit hangar dont le fond était barré d’un mur de pierres. Un trou noir, béant, creusait sa façade.

Ils venaient manifestement de se poser là, affalés sur des tas de bûches et de fagots. Une bouteille circulait de paluche en paluche. A tour de rôle, ils remplirent des petits verres qu’ils levèrent à la santé du four. Paul-Adrien ne voyait aucun four. Leur histoire ça devait être un bide ? Mais de bide, il ne voyait que celui du voisin aux moustaches gauloises assis, cramoisi, sur une espèce de tabouret bancal à trois pieds.

  • J’vous présente le p’tit neveu de l’Albert qu’est venu d’Paris esprès, rapport à l’héritage de la maison, annonça Dédé avec un air de malice un peu retenu en direction du Gaulois.

Une femme, la soixantaine, le sourire avenant, l’invita à s’asseoir où il pouvait et à trinquer avec eux. Il avisa un monticule de trois fagots appuyés contre un mur et s’écrasa sur les branchages.

Son voisin alors, souleva ses fesses d’un madrier, saisit la bouteille garée au milieu d’une large planche posée sur un coffre de bois. S’il n’était pas chez les Gaulois, Paul-Adrien se dit qu’il était au moins au Moyen-âge. L’autre lui tendit un petit verre qui débordait.

  • Allez ! Au p’tit neveu d’Albert et peut-être futur voisin. Au fait, c’est quoi votre p’tit nom ? Vous êtes aussi un Trougnol ?
  • Je suis Paul-Adrien Ternejoul, le petit-fils de Marinette, sœur d’Albert.

Quelques secondes, un silence plat occupa l’abri et tous les regards le dévisagèrent. La dame qui avait déjà parlé, ralluma son sourire et réchauffa la parole.

  • Ben, là, y’a Dédé donc, Paul, mon mari, Maurice, Pierrot et moi, Marie.

Elle et Paul étaient bien de notre époque mais Paul-Adrien ne put s’empêcher de penser que les autres, les plus âgés (Maurice et son bide, Pierrot et sa moustache, Dédé) sortaient directement du casting des « Visiteurs »… Elle ajouta qu’ils étaient les « vrais » d’ici. Paul-Adrien n’en doutait pas. Ils étaient les contemporains du grand-tonton Albert et, comme par hasard, certains figuraient sur la liste du carnet.

Face à lui, celui qu’elle avait appelé Maurice chiquait un court mégot collé à sa lèvre, un large béret sur l’oreille. Il se redressa et lança, conquérant mais fourbe :

  • Allez, à la santé de l’heureux propriétaire de la maison de l’Albert.

D’un seul trait, il engloutit la dose. Les autres l’imitèrent. Paul-Adrien trempa les lèvres sur le rebord de son verre, il goûta. C’était chaleureux et parfumé. Une sorte de coulée de feu qui glissait dans sa gorge, révélant dans cette chaleur des arômes subtils de prune. Il toussa, une fois, reprit le verre et le liquida.

Les autres l’observèrent, quand il poussa un grand Ha !!! Il fit claquer deux fois la langue contre son palais.

« Béret mégot » se retourna pour cracher un peu de jus de tabac et après avoir revissé son frisbee sur le crâne, il jeta une œillade à Dédé puis s’adressa à Paul-Adrien :

  • Et vous allez en faire quoi de la bicoque ? Vous voulez la garder, la restaurer, l’habiter ?
  • Non, je veux vendre cette ruine et le plus vite possible si je trouve un acheteur.
  • Si vous êtes pas trop gourmand... Vous savez, pour n’importe quelle affaire, chaque matin il y a un couillon qui se lève.

Maurice partit d’un rire sonore qui projeta son mégot dans la poussière et comme lui, tous les autres s’esclaffèrent.

Alors, celui qu’on avait présenté comme Pierrot se leva, remplit à nouveau tous les godets et aboya :

  • A la future vente de Monsieur Paul-Adrien !

La fiole fit un nouveau tour. Paul-Adrien n’avait pas le choix. Il s’envoya illico le gros dé à coudre de vieille prune. C’était divin et tellement efficace ! Dédé avait bien raison, il fallait « mettre du frais ». Oubliés la matraque du linteau, le pied trempé dans la chaussure, la déception, le traumatisme de ce voyage au bout du monde.

Le crépuscule noyait maintenant leur abri. Il faisait bon, la nuit de printemps était toute étoilée.

Ils burent un autre verre pour sceller l’avènement de leur voisinage. Ensuite Paul-Adrien ne se souvint plus très bien… « Et qu’est-ce qu’il avait trouvé de bien sous ces pierres ? ». La bouche pâteuse, la tête dans la mélasse, il avait brandi son carnet comme un trésor de famille. Il se rappela avoir encore bu à la découverte de ce trophée, avoir remis le livret dans la poche de sa veste…

Peut-être bien encore après un, deux ou plusieurs coups de gnôle, il s’était surpris à rire, évoquant le nom de « Trougnol », s’était effondré, les bras en croix sur son bûcher, des flammes dans les tripes et, plus rien…

 

à suivre ...

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