Les premières lueurs de l’aube le réveillèrent, rompu,  froid comme de la glace pilée, avec une gueule de béton vibré. Une douleur atroce barrait son front sous l’impact du linteau. Il s’ébroua et allait se lever quand, d’instinct, il tâta ses poches. Son porte-cartes, les clés de la BMW étaient là. Le carnet n’y était plus, et autour de lui plus personne…

A demi-aveuglé par son mal de tête lancinant, Paul-Adrien parcourut les lieux en quête du carnet.

Peut-être ce dernier avait-il glissé, inopportunément au cours de sa beuverie mémorable et s’était-il fondu, par esprit de corps, dans le fatras ambiant ? A moins que le Dédé, dans la confusion générale, ne l’ait empoché par mégarde… ?

Il verrait ça, plus tard.

L’urgence : un café agrémenté d’une bonne dose de doliprane et suivi d’une douche bouillante…

D’un pas chancelant, il se dirigea vers l’antre du tonton.

Après avoir déniché un méchant fond de nescafé bien rodé par des mois de stockage, il se mit en demeure de faire chauffer l’eau nécessaire à la confection du breuvage salvateur. Mais, où ?...Point de micro-ondes ni de bouilloire électrique…Il finit par découvrir, sous un amoncellement de casseroles et autres fait-tout, quelque chose qui pourrait bien ressembler à une cuisinière. Il y avait des plaques sur le dessus et deux portes sur le devant mais ni bouton de commande ni système de branchement…

Il pressentit que cet engin antédiluvien allait lui donner bien du fil à retordre et qu’il n’était pas près d’accéder au sésame matinal.

La mince silhouette de Marie se dessina, alors, en ombre chinoise, dans le halo de la porte. Inquiète qu’elle était de l’avoir abandonné dans la nuit à ses ronflements avinés, elle venait aux nouvelles. Au regard hébété de Paul-Adrien, un pot de nescafé en main, pétrifié devant ce qu’il semblait considérer comme une machine infernale, elle mesura son désarroi. Sans un mot, l’heure n’était pas propice aux discours, elle saisit dans le cantou une poignée de bois, froissa les restes d’un vieux journal et après avoir ouvert une des deux portes de la cuisinière, alluma le foyer. Une casserole qui traînait dans la souillarde, sommairement dépoussiérée, ferait l’affaire.

Paul-Adrien, assis sur la salière dans le cantou, ne quittait pas Marie des yeux, reconnaissant qu’on le prît, enfin, en charge. Cette présence silencieuse, agissante, avait sur lui un pouvoir lénifiant.

Dégageant d’un revers de manche un bout de table quelque peu maculé par les vestiges d’un fort ancien repas, Marie déposa le grand bol de café et invita d’un geste Paul-Adrien à prendre place. L’amertume de l’ersatz brûlait délicieusement son œsophage malmené par les excès de la veille. Marie, assise à quelques pas de là, suivait, d’un regard attendri, le lent réveil de son voisin.

« Merci ma…Marie » bredouilla enfin Paul-Adrien, rattrapant de justesse un lapsus de circonstance.

Conscient de son indigence, il lui fit part de son besoin impérieux de se laver. Où et comment Albert faisait-il sa toilette ? Il redoutait que les seules commodités ne se limitent au bassin entraperçu la veille dans un coin du jardin.

  •  Oh, mais c’est qu’il était ingénieux l’Albert !  Un vrai Géo-trouve-tout métissé d’un professeur Tournesol lui répondit Marie.

Elle l’invita à s’approcher de la cuisinière, « un fourneau-bouilleur » lui dit-elle.

Les compétences techniques de Paul-Adrien étaient bien limitées… : Il y avait un chaudron en cuivre qui servait de vase d’expansion, du coup l’eau était chauffée et alimentait des radiateurs tout en fournissant l’eau chaude sanitaire…

En fait, l’Albert, il avait tout le confort !!!

Certes, la salle d’eau était un poil rudimentaire mais répondait globalement aux besoins élémentaires d’hygiène.

In fine, il se contenta de retenir que s’il y avait du bois dans le fourneau…ça marchait.

Après le départ de Marie, faux départ, en fait, car elle comptait bien profiter de l’aubaine pour un peu se rincer l’œil, Paul-Adrien se glissa avec délice sous la douche fumante.

Prenant conscience que les vêtements de la veille étaient voués à la poubelle et que les propres contenus dans sa valise risquaient de subir le même sort, il se mit en quête d’une tenue plus adaptée aux lieux.

La garde-robe du tonton était on ne peut plus sommaire : quelques ensembles de travail, vestes et pantalons en coutil bleu, côtoyaient l’habit conventionnel de chasse et se complétaient d’une tenue vraisemblablement réservée au dimanche et autres jours cérémoniels : pantalon et veste de velours côtelé marron et chemise canadienne à carreaux. Paul-Adrien s’en saisit. Apparemment le tonton était court et costaud. Le pantalon couvrait péniblement les mollets et flottait dangereusement à la taille. Si Albert semblait être adepte des bretelles, Paul-Adrien leur préféra la ceinture. Une paire de bottes qui par bonheur était à sa pointure masquerait le look pantacourt. La chemise présentait, hélas, les mêmes caractéristiques…trop large et trop courte…

Il s’assit, en soupirant de découragement, sur la malle jouxtant le lit. D’un geste machinal il caressait les veinules du vieux bois. Le contact rugueux d’une ferrure éveilla sa curiosité et chassa pour un moment ses préoccupations vestimentaires.

Quels trésors, quels secrets, quels pans de vie le coffre recelait-il ?

Un pied de biche, trouvé sous le hangar attenant, lui permit aisément de venir à bout des ferrures déjà quelque peu bousculées par le temps.

Des pages de journaux, des articles grossièrement découpés, emplissaient la vieille malle.

Il se saisit de la liasse de papiers et s’installa sur le bout de table débarrassé plus tôt par Marie.

Tout à sa découverte, il ne vit pas le temps passer. Il savourait les pépites occitanes aux saveurs d’enfance.

Ici, l’histoire d’un curé du village au XVIème siècle, là, la recette de la mique, plus loin l’attelage des bœufs ou bien l’arrivée du premier tracteur.

Certains articles étaient intégralement écrits en occitan, d’autres, trouvaient, en regard, leur traduction en français. Des bribes de sonorités chantantes, surgies vraisemblablement de souvenirs longtemps enfouis, l’envahissaient.

Au fil de ses lectures, il tomba sur plusieurs articles fort cocasses traitant de la disparition massive dans le canton de nains de jardin : pas l’ombre de la moindre revendication d’un quelconque front de libération…

Plusieurs pages étaient consacrées au constat d’une étrange poussée démographique, concentrée sur le territoire, sans explication rationnelle…

On trouvait sur les mêmes pages des entrefilets relatant les visites nocturnes récurrentes de nombre de pharmacies n’ayant fait l’objet d’aucun vol apparent…

D’autres dénonçaient la prolifération de cultures illégales de cannabis sur le nord du département.

Les articles étaient réunis à l’aide d’un trombone par thème et concernaient des faits qui s’étaient déroulés dans les années soixante.

Pourquoi ? Pourquoi Albert avait-il collecté et surtout conservé tous ces faits divers ?

Ces évènements étaient-ils en lien avec le carnet qu’il avait trouvé…puis perdu ?

Et d’ailleurs, où était-il ce satané carnet ?

Bien décidé à clarifier la situation, il s’apprêtait à aller cuisiner la brochette de voisins quand cette seule évocation le ramena à une certaine réalité. Jetant un œil sur sa fausse Rolex il constata que cela faisait près de 24 heures qu’il n’avait avalé quelque nourriture solide. Pas question d’utiliser la BM toujours embourbée dans le champ. Il se résolut à aller toquer chez Marie, sa sauveuse, pour lui quémander quelques grains pour subsister…

 

à suivre ...

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