Encore des marches usées par le temps et sans doute les sabots. Décidément, ils mangeaient des pierres par ici, et du bois. Quelques colombages et une façade claire. Une maison rénovée mais toujours le même jus des maisons du hameau. Un palier avec une avancée de toit. Paul-Adrien n’eut même pas le temps de frapper. Des aboiements derrière la porte et la voix de Marie « Entrez ! Tais-toi Youky !». Le Youky en question profitant de l’entrebâillement de la porte se précipita, la queue frétillante et la truffe inquisitrice. Paul-Adrien fit un pas et se demanda s’il avait fait le bon choix de venir quand il vit le chien noir et blanc se dresser jusqu’à ses épaules et poser ses pattes sales sur ses habits froissés. « Youky couché ! » Le rappel à l’ordre de Marie fut entendu par le ci-devant Youky qui alla s’aplatir, l’air boudeur, les yeux au ciel,  derrière le poêle dans le cantou.

La chaleur, intense, frappa Paul-Adrien au visage. Il chancela, lançant un regard circulaire qui ricocha sur des éléments de mobilier plutôt design dans un écrin des siècles derniers.

« Asseyez-vous, s’écria Marie, vous êtes bien pâlichon. Vous prendrez bien une tasse de café ? ».

Ce n’était pas une question, simplement une formule de politesse, Marie ayant saisi le désarroi du jeune homme prêt à défaillir et en mal de nutrition. Les effluves du café, l’aspect de la tourte, la motte de beurre, les confitures maisons, du fromage et du saucisson apparurent comme si Marie avait frotté la lampe magique. Il s’efforça tout d’abord de paraître bien élevé et frugal, mais les cris de son estomac le poussèrent rapidement à engloutir tartines, confitures, fromages, saucisson dans une torpeur le transportant en enfance. Marie vint à ses côtés, se penchant vers lui pour proposer un autre bol de café.  Le corsage entrouvert provoqua un autre accès de chaleur sur les joues de Paul-Adrien. Le lait de la petite enfance, la soie de la peau, les désirs troubles de l’adolescence provoquèrent un émoi qu’il cacha en buvant lentement le café avec le bol sur son visage comme un masque de plongeur.

Repu, il remontait par paliers à la surface de la réalité sous le regard bienveillant de Marie assise qui lui déliait petit à petit la langue.

« Dans quel monde antédiluvien suis-je tombé ? Que se passe-t-il ? Pourquoi je n’ai plus le carnet ? Que font tous les articles de presse que j’ai trouvés ce matin dans la malle d’Albert ? ».

Marie ne put s’empêcher de sourire et de faire remarquer que son mobilier inspiré de Philippe Starck n’avait rien d’antédiluvien, même si le plancher en chêne était d’époque… Certaines personnes vivaient par strate, en Louis XIII, en régence, en art déco, en formica, en Ikéa, d’autres se bâtissaient leur décor en mélangeant les genres, en créant de nouveaux espaces…Sans parler d’une autre façon de consommer, de préserver la nature, de faire des maisons en paille….

Que Marie tint de tels propos surprenait Paul-Adrien, dont l’attention s’arrêta sur cette histoire de paille lui rappelant les trois petits cochons et le loup qui soufflait la maison…

Il interrompit Marie, « Et les articles d’Albert… ? »

Marie haussa les épaules. Ce jeune homme était bien ignorant du passé de sa grand-mère et sa vie de citadin lui avait fait voir la nature à travers le prisme des rayons surgelés, des poissons carrés, des plats préparés, loin du vivant.

Un long dialogue s’engagea augmentant à chaque passe le mal de tête de Paul-Adrien lui écarquillant les yeux. Il apprit que sa grand-mère s’était accoquinée sur le tard avec un homme de la ville qui voulait se lancer dans l’élevage des chèvres, un homme de la ville écolo qui avait découvert les bêtes dans les livres d’images. Au premier contact, il avait été charmé par ces animaux vite familiers et intelligents. La première mammite l’avait mis en fuite et la déferlante de maladies possibles : tremblante, brucellose, mycoplasmose, listériose, ecthyma, fièvre Q…l’avait renvoyé au bitume parisien, aux études commerciales et aux arnaques des prêts à la consommation pour personnes peu solvables…

L'échec de leur aventure rurale leur avait donné mauvaise mine comme s'ils avaient contracté une maladie honteuse et les avaient séparés irrémédiablement, fuyant la vie campagnarde, l'un sans  l'autre, happés par la vie citadine. L’exode rural aurait pu dépeupler les villages mais certains citadins s’étaient adaptés comme le père de Paul qui s’était lancé dans une agriculture raisonnée.

Le flux de hippies avait donné de la couleur aux bois avec l‘installation de tipis, l’apparition des huiles essentielles et de parfums aux fragrances hallucinogènes s’insinuant dans le bon air de la campagne….Des artistes avaient afflué avec une palette de styles tenant de l’art brut, du figuratif, de l’abstrait, des arts de chine, d’Amérique du nord, du sud, de tous les continents et même de l’art contemporain et « comptant pour rien »…Les résidences secondaires avaient fleuri et même les étrangers aux langues inconnues étaient venus d’Angleterre, de Hollande, de Belgique…

Les locaux, les vrais, s’étaient adaptés…ou pas.

Des vocations étaient nées, les dents de la fourche, du râteau, étaient devenues dents de monstres ou crêtes de coq métalliques. Les concerts dans les prés s’étaient multipliés et, ici même, dans les champs de Dédé, Maurice, René, cela avait parfois été des milliers d’estivants qui avaient envahi la campagne.

Alors la presse avait fait ses choux gras d’histoires rocambolesques, de nains de jardins, de commerces illicites, de conflits de voisinage. Dans ces années-là, les réglementations ne muselaient pas les citoyens et la liberté sexuelle était de mise. La démographie s’en était ressentie.

Bien des fils ressemblaient à leur père par devant, au facteur par derrière et pour les filles, les liens de parenté ne sautaient pas toujours aux yeux non plus.

Albert avait collectionné des souvenirs…

à suivre ...

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