Paul-Adrien s’étonnait des secrets de famille. Ses parents ne venaient chez Trougnol que pour de brèves incursions sur les terres ancestrales, sans lui.

Paris, pour lui, était le centre de la terre.

Marie expliqua que ce passé était loin, mais pas tout à fait effacé. On détenait encore du matériel de son, des décors de spectacles d’alors et, en petit comité, on entretenait la nostalgie et tentait d’insuffler aux plus jeunes un art de vivre.

« Oui, c’est bien beau tout ça, intervint Paul-Adrien, la mèche rebelle, mais le carnet ? »

Marie se tut quelques instants, ne sachant pas trop sur quel pied danser. Elle n’était pas précisément au courant, les hommes faisant  mystère de leur commerce.

La porte de la cuisine s’ouvrit. Paul revenait des champs. Il salua Paul-Adrien et lui proposa d’aller chercher sa voiture pour la tirer du fossé.

Ils passèrent toute la matinée à dégager la caisse du bourbier, Paul dans le rôle du mécano précautionneux qui craint de rayer un bijou que jamais il n’aurait songé avoir à portée de main et Paul-Adrien dans le rôle du boulet qui passe son temps à la ramener et hurle chaque fois qu’un végétal frivole fait mine d’effleurer la peinture.

Sous le regard amusé des trois-quarts des habitants du lieu, soit une vingtaine de personnes qui étaient venues commenter l’évènement, Paul-Adrien assista au remorquage de son véhicule jusque devant la maison de son oncle. Il fit mine de ne pas percevoir les sourires goguenards qui suivaient la progression du sauvetage et s’enferma dans la bâtisse, claquant rageusement la porte qui, faute de serrure, se rouvrit immédiatement.

Il attendit que le troupeau stationné devant chez lui, parce que oui c’était chez lui nom de dieu, entreprit de se disperser puis il ouvrit une fenêtre qui s’effrita et faillit se disjoindre sous sa poigne habituée au PVC. On ne l’avait jamais informé qu’il y avait des huisseries qui nécessitaient de la douceur sous peine d’exploser à la moindre manipulation. Il évita de justesse le désastre et balança dans le champ en contrebas toutes les fioles amoncelées, en espérant que son propriétaire viendrait se plaindre. Il avait un immense besoin de s’en prendre à quelqu’un et le premier venu ferait l’affaire. Il ne lui vint pas une seconde à l’esprit que le propriétaire en question, c’était peut-être lui.

Personne ne se présenta mis à part Marie qui, en fin d’après-midi, l’invita à passer la soirée et à dormir chez eux. Il refusa tout net. Il n’était pas sûr d’avoir dessoulé de la veille et il n’avait aucune envie de retomber dans un guet-apens où dieu sait ce que l’on viendrait lui voler cette fois.

Marie n’insista pas, consciente de la colère sourde qui bouillait à l’intérieur de ce curieux jeune homme.

Paul-Adrien Ternejoul dégota le lit du vieux Trougnol dans une pièce située au fond de la maison. Le pucier n’était pas appétissant… ça sentait l’urine rance et le cadavre oublié. C’était à vomir et Paul-Adrien eut bien du mal à ne pas s’y résoudre.

Il jeta par terre un édredon douteux et arracha les draps jaunâtres qui garnissaient le matelas. Il dégagea aussi celui-ci et se retrouva face au sommier lequel, bien que guère engageant, semblait à peu près supportable. Draps, édredon et matelas rejoignirent les bouteilles. Paul-Adrien, à peine arrivé, venait de créer une décharge à ciel ouvert et il n’avait pas l’intention de s’arrêter là !

Il était épuisé, mal remis de la cuite de la veille et terrorisé par ce monde insensé dans lequel il venait de débarquer.

Il se résolut à s’assoir sur le sommier, épouvanté par le monde grouillant qui l’habitait et qui risquait de lui attaquer le fondement.

Tout ce qu’il avait appris depuis quarante-huit heures et qui tournait depuis dans sa tête finit par atténuer le sentiment d’horreur que lui inspirait sa situation.

Paul-Adrien avait trente ans, il était fils unique et orphelin. Ses parents avaient attendu qu’il termine ses études à HEC pour rater un virage et se tuer bêtement lors de vacances en Corse. Sa mère, une femme splendide, d’ailleurs il n’en avait jamais rencontré une qui puisse rivaliser, s’était entièrement consacrée à son éducation et à son avenir. Elle avait veillé à ce qu’il bénéficie d’une culture étendue dans la plupart des domaines. Paul-Adrien était donc capable de tenir une conversation acceptable avec n’importe quel érudit sur des sujets aussi divers que la peinture, la littérature et même la physique quantique ou l’astrophysique à condition que cela reste raisonnablement accessible.

Par-contre, de la vie, de la nature, humaine ou non, de ses désirs et de ses travers, il ne savait que peu de chose.

Il avait intégré une banque privée avec des perspectives de carrière intéressantes et n’était pas sans se demander s’il ne ferait pas une incursion dans la politique. Il y en avait à qui cela avait plutôt réussi…

Au décès de ses parents, Paul-Adrien avait beaucoup pleuré mais pas trop longtemps afin de ne pas compromettre son ascension au sein de sa société.

Il ne se souvenait pas de sa grand-mère, Marinette, et il ne se l’imaginait pas vraiment différente de ce qu’avait été sa mère.

Les affreux qu’il avait rencontrés depuis son arrivée avaient insinué qu’elle avait eu une vie dissolue, qu’elle avait participé à des orgies peut-être, que tout un village, ou plusieurs, lui étaient passés dessus. Il frissonna à mi-chemin entre le dégout et l’excitation. On n’avait jamais évoqué devant lui un éventuel mari de Marinette. Il n’avait jamais eu de grand-père. 

Marinette avait disparu lorsqu’il était enfant. Elle avait, disait-on, chopé un cancer du poumon qui s’était montré expéditif.

Il réalisa qu’en dehors du vieux Trougnol dont il n’avait eu la connaissance que très récemment, il n’avait aucune autre famille. N’étant pas fanatique de tout ce qui avait trait au règne végétal, le fait de ne pas avoir de racine ne lui posait pas de problème majeur.

Néanmoins, l’idée qu’un membre de sa famille, aussi éloigné et inconnu soit-il, ait pu lui léguer une bâtisse qui recelait un objet à ce point important et secret qu’on se soit cru obligé de le lui dérober, chatouillait en lui une fibre inquisitrice. Il n’était pas question de repartir sans savoir !

à suivre ...

prochain épisode vendredi 14 décembre

Bonne semaine à vous.

 

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