Le jour disparaissait au profit d’une lueur lactescente qui éclairait plus ou moins la chambre lorsqu’une démangeaison subite lui mordit la cuisse. Il bondit hors de sa couche et inspecta le sommier à la recherche d’un scorpion ou d’une tarentule qui aurait pu profiter de son désarroi pour aller se cacher là.

Il secoua le sommier dans tous les sens et le retourna plusieurs fois. Rien ! Exténué, il se recoucha au risque d’être dévoré vivant et s’endormit malgré tout.

Albert Trougnol devait aimer les réveils violents car le premier rayon émis par le soleil du matin atterrit directement sur l’œil droit de Paul-Adrien. Rien ne lui serait épargné…

Sa nuit avait été agitée et il n’avait cessé de ruminer les évènements de la veille. Ne s’étant pas déshabillé, il n’eut pas la peine de se vêtir. Il faisait un froid de canard et il n’eut pas le courage de repasser par la douche. Sur le pas de la porte, il observa le village endormi. Cette fois ils n’avaient pas fait la fête ou ils l’avaient faite en silence. Toujours est-il qu’il n’avait rien entendu de la nuit.

Il tourna autour de la maison et avisa la gamine qui l’avait orienté auparavant et qui s’éloignait d’une masure à peu près aussi décrépie que la sienne. Il se dit qu’il était bien tôt pour être dehors à cette heure-là mais comprit qu’elle devait se rendre à l’école. Il la rattrapa et engagea la conversation. En fait, elle se rendait sur une place où un bus scolaire l’embarquerait avec d’autres enfants vers un autre bled qui, lui, possédait une école. Paul-Adrien garda ses commentaires pour lui, il aurait été désagréable. Ils avaient environ un quart d’heure de marche et il en profita pour questionner la petite sur ce qu’elle savait des activités Trougnolesques.

Le type qui conduisait le car le regarda de travers lorsqu’il vit la gamine, qui se prénommait Charlotte et qui avait neuf ans, en compagnie d’un homme qu’il ne connaissait pas. Il n’y avait pas loin avant qu’on le signale à la gendarmerie et qu’il se retrouve avec un paquet d’emmerdes supplémentaires.

En tout cas, il avait appris des choses. Il n’était pas impossible que la culture des fines herbes se soit développée dans le secteur. D’après Charlotte, Albert et d’autres indigènes, dont son grand-père Maurice, confectionnaient une tisane qui sentait bizarre et qui semblait donner lieu certains soirs à un va-et-vient de gens qui semblaient également bizarres. Marie avait dit qu’Albert était ingénieux, il pouvait bien avoir inventé un truc plus récréatif et bien plus lucratif que le « fourneau-bouilleur »…

Armé des renseignements qu’il venait de recueillir, Paul-Adrien décida de rendre une visite amicale au machouilleur de mégot, Maurice. Il avait peut-être caché le carnet sous son béret ! Charlotte dont ce devait être la vocation, lui avait indiqué le chemin qui conduisait à une maison de construction récente, une sorte de verrue anachronique posée en périphérie du hameau médiéval. La banlieue !

Enfin, récente…bien datée siècle dernier.

Quand la modernité se conjuguait en mode béton.

Quand la standardisation gommait tout particularisme local.

Quand c’était l’avènement du tout pareil et l’éloge du parpaing.

La maison était campée sur un entresol borgne en fausses pierres, Paul-Adrien en emprunta l’escalier colonisé par une foultitude d’objets hétéroclites allant du chaudron piqué de fleurs en plastique en passant par une collection de vieux pots ébréchés jusqu’au hideux nain de jardin…. Derrière la porte d’entrée, partiellement vitrée, Maurice, attablé, semblait plongé dans une pesante méditation. Surpris, il sursauta quand Paul-Adrien entra sans attendre l’autorisation, après avoir énergiquement toqué.

-« Té ! MÔssieu le Parisien, quel bon vent t’amène ?...T’aurais pas perdu quelque chose, peut-être ? »

Le carnet était là posé sur un coin de la table.

Cette entrée en matière directe laissa Paul-Adrien un moment interdit.

Maurice s’était alors saisi de l’antique cafetière qui mijotait à demeure sur le fourneau et s’apprêtait à remplir deux verres vantant les vertus d’une certaine moutarde quand la porte, une deuxième fois, s’ouvrit. Un jeune-homme, la vingtaine, se tenait sur le seuil.

« Bonjour Pépé,….Monsieur »

« Jules, Monsieur, tu sais, c’est le parisien qui a hérité de la maison de l’Albert. Et lui, dit-il s’adressant à Paul-Adrien, c’est Jules, mon arrière-petit-fils ».

Paul-Adrien était troublé par l’allure étrangement familière du garçon.

« C’est le frère de Charlotte que tu as déjà, je crois, eu l’occasion de rencontrer ».

« Pépé je dois descendre en ville, est-ce que je peux prendre le Kangoo ? »

«  Les clefs sont dessus ».

Après ce bref intermède qui, sans savoir pourquoi, le dérangeait, Paul-Adrien s’enquit auprès de Maurice de l’étrange disparition du carnet et de son opportune réapparition.

« Ben, mon vieux, t’étais sacrément murgé l’autre soir. Je l’ai trouvé entre deux billots de bois quand je suis allé, hier, nettoyer le four à pain pour préparer la prochaine fournée. Du coup, j’avoue, j’ai eu la curiosité de le feuilleter avant de te le ramener ».

Il se saisit du carnet le tournant dans tous les sens, maladroitement, entre ses mains calleuses, comme si c’était une patate chaude.

Songeur, les yeux tournés vers un ailleurs accessible à lui seul, il raconta qu’à l’époque il y avait encore une école au village. Tous les jours, les gamins du hameau parcouraient à pied les deux kilomètres qui les séparaient du bourg. Si les chamailleries étaient de mise entre eux, le groupe ne faisait qu’un face aux « estrangers-venus-d’ailleurs ». Des amitiés solides s’étaient alors construites avec le temps. Il y avait Pierrot, Dédé, René, Albert, Marinette, la petite sœur d’Albert, et lui, Maurice.

Sans se poser de questions tous les garçons étaient devenus paysans comme leurs pères et avant eux, les pères de leurs pères. Seule Marinette était allée au lycée, avait passé son bac littéraire et poursuivi ses études à la fac.

Le petit groupe se retrouvait toutes les fins de semaines dans le four à pain ou dans la grange des parents d’Albert quand la météo devenait moins clémente et là, nourris par les propos savants de Marinette, ils refaisaient le monde.

Elle leur parlait kolkhozes, kibboutz, ces systèmes collectifs d’exploitation agricole.

Elle dénonçait le « prêt à porter » familial comme machine de reproduction aliénante.

Elle revendiquait l’égalité des droits hommes – femmes.

Elle voulait combattre pour la liberté sexuelle en clamant haut et fort « mon corps m’appartient » et réclamait le choix d’avoir ou non des enfants.

Ces derniers propos lui avaient valu, au village, la réputation de pétroleuse et de Marie-couche-toi-là. Elle faisait tourner bien des têtes, la Marinette, et ceux-là même qui la critiquaient en auraient bien fait leur quatre heures.

Une fin d’été, après une soirée particulièrement arrosée et l’esprit embrumé d’herbes qui n’avaient rien à voir avec le trèfle, il l’avait effeuillée Marinette, lui Maurice.

Mais cette amourette n’eut pas de lendemains. Marinette était repartie à la fac, dans cette ville lointaine et n’avait plus donné de nouvelles, jusqu’au jour où elle avait réapparu flanquée d’une mouflette.

Paul-Adrien bouillait. Il n’en avait cure des velléités de suffragette nouvelle vague et des coucheries de son aïeule et n’était pas d’humeur à subir les radotages nostalgiques d’un vieux gâteux.

« Sauf votre respect, Monsieur Maurice (il ne pouvait se résoudre à un tutoiement qu’il jugeait déplacé et entendait bien rétablir la distance. Il n’était pas son pote !). En quoi tout cela explique-t-il ces chiffres consignés dans le carnet ? ».

« Patience, vous les jeunes, il vous faut tout, tout de suite ! Paris s’est pas fait en un jour… »

à suivre ...

prochain  et dernier épisode vendredi 21 décembre

Bonne semaine à vous.

 

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