Les germes semés par Marinette avec ses idées gauchistes avaient porté leurs fruits dans leurs têtes. Après son départ, ils avaient poursuivi leurs prolixes réflexions.

A l’instar du Che, leur idole, ils décidèrent d’épouser la cause et le combat des plus opprimés.

C’est ainsi qu’ils avaient écumé le canton pour libérer les nains de jardin, abusivement asservis, pour leurs besoins futilement esthétiques, par les néo-ruraux. Les Grincheux, Simplets et compagnie avaient alors retrouvé leur Blanche-Neige à la petite maison, là-bas, dans la prairie.

Dans le même temps, après moult orageuses discussions avec leurs familles respectives, ils avaient créé leur collectif agricole et s’étaient lancé de concert dans l’élevage des moutons et la culture de la fraise, mutualisant moyens et ressources. Un potager largement fourni en herbes aromatiques et une basse-cour assuraient une base autarcique.

Ce carnet-là ne faisait que récapituler les participations respectives de chacun à l’exploitation.

Avec les bénéfices dégagés, ils avaient fait leur « Woodstock » sous leur label : « Collectif de Libération de l’Agriculture et de la Culture ». Des milliers de jeunes et moins jeunes, d’ici et d’ailleurs, avaient partagé de grands moments de communion musicale…et pas seulement musicale…

L’aventure avait duré cinq ans puis, la quarantaine approchant, chacun s’était rangé, « attelé » selon l’expression d’ici. Seul Pierrot avait coupé complètement avec ses racines paysannes. Il avait ouvert un thé dansant, là-haut sur le Causse, qui avait marché du feu de Dieu.

Paul-Adrien était un poil déçu. Il s’était attendu à une histoire plus juteuse, plus croustillante.

Elle complétait, sans grande surprise, les confidences faites plus tôt par Marie. Toutefois nombre de zones d’ombre demeuraient.

« Tout ce que vous racontez là éclaircit le mystère du carnet et de certains articles trouvés dans la malle, mais qu’en est-il de ceux relatant l’étrange croissance démographique ainsi que les visites nocturnes inexpliquées des pharmacies du coin, sans parler de la colonisation de l’espace par les bouteilles. Et puis c’est quoi ce commerce de tisane dont m’a parlé Charlotte ? »

« Tu sais, dans les années 60 – 70, la libération des mœurs pouvait largement expliquer l’augmentation du taux de natalité, quant aux pharmacies, j’en sais rien. Peut-être une blague de potache, histoire de faire enrager les gendarmes…et pour les bouteilles, tu n’es pas sans savoir que les prunes ne servent pas qu’à faire des tartes… »

« Mais les tisanes ? » insista Paul-Adrien.

Maurice semblait hésiter, le regard fuyant.

De cette période quelques habitudes étaient restées. Les cinq se retrouvaient de temps en temps autour du cantou, l’hiver et au bord de l’étang à Dédé, dès que la météo le permettait.

Ils aimaient agrémenter leurs causeries d’un petit joint qu’ils faisaient tourner, comme au bon vieux temps.

Marie et Paul étaient alors arrivés de la ville, enfin d’une autre ville. Ils avaient brillamment passé le cap de l’hiver (test local anti-bobo) et avaient été rapidement adoptés par le hameau.

Paradoxalement ces citadins avaient fait redécouvrir aux vrais ruraux les vertus des plantes : la racine de pissenlit, la sauge, le coquelicot, le chanvre…Ils en avaient fait des tisanes dont ils faisaient profiter leurs connaissances. Dans le lot, il n’y avait pas que des substances autorisées…aussi il comptait bien que Paul-Adrien soit de la plus grande discrétion.

Qu’est-ce qu’il en avait à foutre Paul-Adrien de toutes ces histoires de soixantuitards à la ménopause et andropause ayant largement dépassé la date de péremption !

Que ne s’était-il envolé plus tôt, loin de ce foutu nid de coucou ?

Il se leva et, après avoir rempoché son carnet, il s’apprêtait à prendre congé quand il s’arrêta, intrigué par une des photos qui occupaient le dessus du buffet.

 

C’était une banale photo de famille en noir et blanc qui jaunissait là depuis longtemps, ponctuée de nombreuses chiures de mouches. Elle figurait un homme d’une trentaine d’année tout heureux de tenir un petit garçon dans ses bras. Pris d’un vague malaise, Paul-Adrien s’approcha de la photo. Au sourire près, le visage de ce jeune père lui ressemblait comme deux gouttes d’eau. Paul-Adrien se sentit défaillir, le cœur en vrac et les jambes subitement hors d’usage.

Maurice le rattrapa de justesse sous les aisselles, avant qu’il ne se répande sur le carrelage dur, froid et moche, comme il se doit dans ce genre de baraque. Le béret vers le haut et le mégot vers le bas, les yeux du vieil homme, agrandis par l’inquiétude, interrogeaient de près ceux, beaucoup plus vagues de Paul-Adrien à moins que ce ne fut l’inverse…Les deux hommes restèrent face à face un bon moment, le plus jeune dans les bras du plus âgé, chacun retenant le souffle que l’autre recevait en plein visage, n’osant s’avouer autrement l’immense trouble que générait la situation. Et pourtant aucun des deux ne se sentait l’envie d’interrompre cet « instant de grâce », jusqu’à ce qu’une vive douleur lombaire ne ramène l’octogénaire à la dure réalité quotidienne, obligeant les deux hommes à se séparer à regret. Ne sachant comment l’autre allait réagir, ils rejoignirent chacun leur chaise avec soulagement, les yeux baissés, tout gênés qu’ils étaient.

-« C’est mon p’tit fils, le père de Jules qu’est sur l’buffet » précisa Maurice au cas où Paul-Adrien n’aurait pas encore tout compris.

L’octogénaire saisit derrière lui une bouteille de gnôle sans même regarder où elle se trouvait, trahissant par là une longue habitude, puis il en versa un long trait dans le verre de café froid qu’il poussa de l’index vers Paul-Adrien.

-« J’crois qu’y va falloir s’y faire, mon p’tit » marmonna-t-il le mégot collé au bec.

 

Abasourdi par l’air heureux et comblé de son double sur la photo, Paul-Adrien se sentait un peu jaloux. Son inaptitude chronique à profiter de la vie commençait tout juste à lui peser comme un tombereau. Il eut subitement envie de ressembler au père du petit garçon, de sourire et que le vieux Maurice le reprenne dans ses bras, comme tout à l’heure, en l’appelant mon p’tit. Ça avait l’air sympa d’être heureux, bordel de merde !

La gnôle allait l’aider se dit-il en s’enfilant le contenu opaque du verre à moutarde, d’un geste qui reprenait de l’assurance.

-« Tu pourrais rester là un bon peu » suggéra le grand-père avec douceur.

Si peu habitué à ce qu’on lui parle sur ce ton, Paul-Adrien ne trouvait strictement rien à dire mais son cœur commençait à fondre. Enfin ! Au bout d’un moment, il hocha insensiblement la tête en amorçant l’esquisse d’un sourire.

 

Un long silence plein de promesses s’en suivit.

 

 

Bonnes fêtes de fin d'année à vous.

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